Damso : au-delà de Lithopédion

Un mois après la sortie de Lithopédion, je me suis dit qu’il était (vraiment) temps de consacrer un article à Damso. Pas pour en faire une analyse approfondie, ni pour décrypter en détails ce que ses textes disent de lui (certains le font déjà très bien). Mais plutôt pour partager ce que je pense, ce que je ressens à propos de l’artiste et de son oeuvre, en tant qu’amoureuse de la musique en général, et en tant qu’aficionada de Damso en particulier. Je vais donc essayer de résumer en 3 mots ce qui, pour moi, fait de Damso un grand artiste. Et tu sais quoi? Même si tu crois ne pas aimer Damso, tu peux rester. Qui sait, peut-être changeras-tu d’avis à la fin de cet article (comme disait Lara, j’y crois encore).

* * *

Intelligence

On va pas se mentir, on a trop souvent tendance à catégoriser les rappeurs : d’une part en leur niant un quelconque potentiel intellectuel et d’autre part en les enfermant dans leur style musical (excluant tout quotient artistique et créatif à leur musique). Pourtant, quand on prend le temps de lire ou regarder l’une ou l’autre interview (les bonnes, celles qui sont réalisées par des personnes qui connaissent leur sujet, je pense à des médias comme Clique ou, chez nous, Alohanews), on en apprend beaucoup sur les artistes, sur leur vision du monde, sur leur quotidien, sur leur façon de travailler. Et Damso n’échappe pas à cette règle, que du contraire. Je dois dire que j’apprécie particulièrement visionner les (rares) interviews qu’il accorde aux médias. J’y ai découvert un homme réfléchi dont la répartie, si elle est moins acerbe que ses punchlines, reste néanmoins remplie d’esprit et de tolérance. Quand il évoque par exemple cette fameuse polémique sur l’hymne belge pour la Coupe du Monde (notamment dans une interview sur Planète Rap que je te conseille vivement), il fait preuve de beaucoup de compréhension envers ceux qui le jugent sans aller plus loin que le langage cru et la vulgarité apparente. Au lieu de tenir des propos haineux envers ses détracteurs (en soi, comme il l’a si bien dit, ça lui a fait de la pub donc mercééé), il a commencé à se renseigner sur le féminisme, sur les combats légitimes que les femmes mènent depuis des décennies. Je trouve ça vraiment fou pour quelqu’un qui a subi un réel lynchage, de prendre le temps d’aller plus loin et de voir tout ça comme une opportunité d’apprendre. D’autant plus que selon moi, toute cette polémique a été scandée à tort. Je me considère moi-même comme une féministe (au sens “égalité des droits et du respect entre les sexes” et “à bas les stéréotypes de genre”), et pourtant, je ne vois pas de sexisme dans ses paroles. Du sexe, de la violence, des mots durs certes, mais répétons-le, ça ne fait que traduire son vécu et la manière dont il a ressenti et expérimenté certaines situations de sa propre existence.

« J’crois que le plus intelligent serait d’avouer qu’on est cons »

(Humains)

De plus, si on s’intéresse à sa musique, on se rend compte qu’il n’a pas peur d’explorer différents chemins, de dépasser les frontières entre les genres musicaux et de proposer des styles très éclectiques. C’était déjà le cas avec Ipséité, ça l’est d’autant plus avec Lithopédion où des sons très nwaar se mélangent à des mélodies plus douces et à des instrus plus rythmées. Pareil pour les thèmes des morceaux où il aborde l’amour, la mort, la vie, le temps, la paternité ou encore… la pédophilie. C’est précisément à ce point que je voulais en venir quand je parlais d’intelligence. Dans le titre Julien (qu’on pourrait aisément classer dans la catégorie chansons françaises), il ose parler d’un sujet aussi touchy que la pédophilie et en plus, il le fait bien. Il a cette capacité à nous faire ressentir de l’empathie envers un monstre, précisément parce qu’il le personnifie en un être lambda (“Julien c’est ton voisin, Julien c’est ton mari“) et qu’il nous pousse à nous interroger sur son propre malaise dans la société (“Incompris mais comprend qu’on n’pourra le comprendre“). La réflexion de Damso nous invite ainsi à briser les tabous, à aller plus loin que le jugement, à essayer de comprendre les choses qui nous sont pourtant inacceptables (à juste titre évidemment). Un morceau particulier et complexe certes, mais qui montre l’intelligence de l’artiste qui n’a pas peur de franchir les lignes et d’interroger l’esprit humain, et ce jusqu’à ses tréfonds. Pour en savoir plus sur l’analyse du thème mis en avant par le titre Julien, allez jeter un œil à cette petite vidéo d’Alohanews pas piquée des hannetons.

Poésie

Ce qui est assez caractéristique dans le rap, c’est la manière dont les artistes jouent avec les mots, oscillant entre figures de styles et références en tout genre. Je sais que les détracteurs de ce genre musical lui nieront tout contenu poétique, et pourtant, je pense précisément que certains rappeurs redonnent à la langue française une saveur nouvelle, qui ferait sourire maître Brel. Damso fait partie de ces rappeurs (l’article est sur lui donc forcément je ne parlerai pas des autres mais il y en a beaucoup… Disiz, Orelsan, Lomepal, Georgio, Eddy de Pretto, Nekfeu, Fauve et j’en passe). A chacun de ses albums, Damso nous réserve de nouvelles aventures lyricales avec un univers bien à lui. Mais, si j’ai adoré Batterie Faible et Ipséité, je ne peux cacher que Lithopédion a, selon moi, révélé un Damso encore plus pointu et subtil au niveau de ses textes. Pour illustrer ce point, j’ai décidé de passer en revue quelques lignes issues de ce troisième album, histoire de te montrer à quel point ce gars est un artiste des mots et qu’il sait parfaitement jouer avec la langue (pour le coup sans mauvais jeux de mots). Et ça commence dès le début de l’album avec Festival de rêves qu’il a construit sous forme de palindrome, ce qui signifie que tu peux lire le texte dans les deux sens, le début pouvant aussi être la fin. C’est un procédé vraiment chaud à réaliser, d’autant plus que dans ce titre, suivant le sens de lecture, on a deux histoires, l’une positive et l’autre plus sombre. Ensuite, dans plusieurs de ces morceaux, il utilise des homophonies et des assonances – qui consistent à répéter des sons similaires à l’intérieur d’une même phrase… comme les fameuses chaussettes de l’archiduchesse, tu vois le truc?), ce qui permet de donner du rythme aux mots et de rendre leur écoute agréable (en ce qui me concerne je suis vraiment fan de ces figures de styles) :

« Feu de bois, jeu de voix, suis-moi je te veux pas, fuis-moi, je te veux toi »

(Feu de bois)

Damso a aussi souvent recours à la répétition, sous forme d’anaphores ou de parallélismes. Là aussi j’aime beaucoup ce procédé parce qu’il permet de mettre côte à côte des éléments différents, voire opposés, et crée ainsi du sens, que ce soit pour évoquer le racisme qu’il connait bien ou pour résumer sa vie (et soit dit en passant, ça il le fait en adaptant une ligne de Bashung dans “La nuit je mens” qui est l’une de mes chansons préférées, franchement il est fort ce Damso) :

« J’connais la chanson : “sales négros, rentrez chez vous”
Billets de cinq cents : “sales négros, bienvenue chez nous” »

(Smog)

« J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort, je fais le #Vie »

(Noir meilleur)

Et enfin, ce que j’apprécie tout particulièrement dans l’album, ce sont les jeux de mots, linguistiques ou métaphoriques, qu’il utilise dans l’intégralité de ses morceaux. C’est le genre de phrases qui, quand je les entends, provoque chez moi un “T’as entendu ?! Rolala c’est bien trouvé quand même” (oui même si je suis toute seule, je me dis ça à moi-même). Là encore, on sent que Damso bosse vraiment ses textes : chaque mot est bien placé, même ceux qui paraissent déplacés. Et la manière dont il les assemble leur donne un sens nouveau :

« Je fais des sommes, tu fais des tiennes »

« Y a pas d’hasard, que des Eden (#BelgiumVie) »

(Dix leurres)

« J’vais voir ailleurs pour voir si t’es là »

(Perplexe)

« Les barres parallèles sont des carrés dans la réalité »

(Humains)

 

Sincérité

Il y a quelque chose qui me touche profondément chez Damso : sa sincérité. Une sincérité que l’on retrouve quand il parle en interview mais également dans ses textes, même si elle n’est pas exprimée de la même manière. Dans ses morceaux, si tu fais l’effort d’aller plus loin que la vulgarité de façade, tu t’apercevras qu’il se livre beaucoup. Alors évidemment, dans le rap, plus que dans n’importe quel autre genre musical, il est de bon ton d’apparaître comme fort et de faire jouer son ego, ce sont des codes partagés, ça fait partie de la culture rap, c’est normal. Mais si on creuse, si on écoute les textes, si on lit entre les lignes, on découvre chez Damso (encore une fois, chez beaucoup d’autres aussi, mais ici c’est lui l’objet de cet article) une véritable sensibilité qu’il essaie d’exprimer à travers ses propres mots. Par les expressions de violence et le langage cru, il fait passer des émotions. C’est d’autant plus touchant venant d’un gars comme Damso parce que c’est maladroit, chancelant. Cet homme si grand, si fort qui tente de se livrer, fragile, au travers de son art. Ses peurs, ses sentiments, ses erreurs, ses rêves,… distillés dans les paroles de ses chansons. L’écriture occupant une grande part de ma vie, je sais à quel point c’est satisfaisant d’entendre des gens te dire qu’ils ont été touchés par tes mots, qu’ils ont ressenti les émotions que tu voulais transmettre, qu’ils se sont reconnus dans tes paroles. Et bien c’est exactement ce que j’aimerais dire à Damso (si jamais tu lis ça Dems… Oh c’est bon laissez-moi rêver, l’espoir fait vivre).

« C’est difficile quand ça d’vient facile, mon cœur a parlé.
Ça d’vient difficile même d’en parler donc j’vais plus trop parler »

(William)

Pour terminer, je dirais que Lithopédion est à l’image de Damso : une seule écoute ne suffit pas à percer toutes ses subtilités. Je crois vraiment que chacun des morceaux a besoin d’être soigneusement réecouté pour comprendre et redécouvrir le sens de chaque mot. Une histoire, plusieurs émotions. C’est un peu ça Damso. Un artiste aux multiples facettes qui, malgré le succès, continue à explorer de nouveaux styles, à se réinventer, à évoluer. Au delà de son oeuvre musicale que j’aime énormément (au cas où tu ne l’aurais toujours pas deviné), j’admire tout ce qu’il représente. Des moments difficiles et la rage de s’en sortir, des erreurs et des leçons, la violence et la douceur, le succès et le travail, la musique et le talent. Bref, j’ai hâte de découvrir tout ce qu’il est encore capable de créer pour nous faire rêver. En guise de conclusion, je te laisse avec un mini docu sur les “coulisses” de Lithopédion qui nous montre la complexité du travail de l’artiste, et qui, sans aucun doute, force le respect.

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