Réflexions

Quelques mots sur des maux

* * *

Trop plein d’émotion

Comme à chaque évènement sanglant, je me dis que je n’ai pas envie de réagir. Pas envie de poster un petit message mainstream sur les réseaux sociaux histoire de montrer mon soutien à telle ou telle ville. J’en vois pas l’utilité, j’en vois pas l’intérêt. J’aurais l’impression d’être ce mouton qui se sent obligé de faire comme tout le monde, pour afficher sa tristesse et son indignation, si éphémères et si sélectives. J’aurais l’impression de pleurer les uns et pas les autres, simplement parce qu’on parle davantage de la mort des premiers que de celle des derniers. Et j’ai pas envie de ça. Pas envie de faire des inégalités dans les émotions que je ressens. Et puis je me dis toujours que de toute façon, c’est pas ça qui ramènera les morts.

Le truc c’est qu’à chaque fois que je vois défiler articles, témoignages, photos, messages, j’ai l’impression que ça ne me fait rien, comme si j’étais devenue insensible à la violence de ce monde, à ces attaques incessantes qu’il subit. Comme si j’étais vide. Comme si mon cœur s’était habitué à l’horreur, comme s’il l’avait rendue presque invisible, monotone, acceptable. Je pense que c’est ma manière de me protéger, de ne pas céder à la peur, de ne pas glisser dans la haine et la colère, de ne pas sombrer tout simplement. Donc à chaque nouveau drame, je me tais, ou en tout cas je ne m’exprime pas sur mon désarroi, ma colère, ma tristesse face à la situation. Je finis même par critiquer les personnes qui le font, pointant du doigt l’hypocrisie et le conformisme de leur démarche. Je ne sais même pas pourquoi je ressens ça, mais c’est là en moi. C’est peut-être parce que des messages du genre, j’en ai trop vus. J’ai l’impression que les mots n’ont plus de sens, qu’ils ne servent plus à rien, tant ils se sont répétés, tant ils se sont envolés.

Mais, alors que cette dernière attaque allait une fois de plus passer devant mon regard vide, je suis tombée sur un témoignage. Un de plus me direz-vous. Qu’avait-il de spécial pour que je daigne le lire, pour que je prenne le temps de m’attarder sur les énièmes photos et phrases « choc » de la presse ? Rien, mais je l’ai quand même parcouru. C’est un témoin qui racontait ce qu’il avait vécu ce samedi soir, un certain Alex. Je ne sais pas pourquoi, je ne me l’explique pas, mais ça m’a touchée. En lisant son témoignage, j’ai laissé les émotions m’envahir. Comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Voilà pourquoi je choisis l’ignorance d’habitude. Parce que ça fait moins mal de ne pas y penser. Ça fait moins mal de faire comme si tout ça n’était pas réel. Mais ce n’est pas pour ça que ça ne l’est pas. Malheureusement.

L’écriture comme remède

Alors j’ai décidé d’écrire. C’est ce qui me soigne, c’est ce qui me soulage, c’est ce qui me permet d’aller mieux. Et souvent je me dis que j’aimerais trouver les mots, les formules magiques, qui pourraient soigner les maux du monde, le soulager, lui permettre d’aller mieux lui aussi. Mais je sais que c’est impossible. Alors je me demande comment continuer à vivre normalement en sachant que je ne peux rien faire pour arrêter tout ça. Dois-je céder à la panique ? Dois-je arrêter de faire les choses que j’aime ? Ou alors dois-je simplement m’accommoder de l’angoisse et du risque permanents ? Je crois que la réponse est non pour chacune de ces questions.

On ne peut pas s’habituer à la violence et à la mort. On peut les ignorer mais – j’en suis la preuve – les émotions finiront par nous revenir en pleine face, d’un coup (sauf si on n’a vraiment pas d’empathie alors c’est plus facile de s’en foutre j’imagine). Chaque victime compte. Peu importe le nombre, l’endroit, la distance, la couverture médiatique. Chaque vie compte. Cependant, je refuse d’être esclave de la terreur. Je refuse de céder à la peur.  Je refuse d’entretenir cette psychose ambiante. Le problème c’est que, s’il est vrai qu’il existe bel et bien une menace, l’angoisse d’être nous-même victimes peut très vite nous bouffer. Fausse alerte à la bombe, mouvement de foule, blessés. Est-ce un schéma auquel nous allons devoir assister de plus en plus souvent ? Même quand le danger n’est pas vraiment là, la peur arrive quand même à gâcher la fête.

Ne pas choisir la peur

Alors quoi ? On choisit de s’enfermer et de ne plus vivre, au cas où ? Le risque est partout, il est dans chaque geste que l’on fait. Je peux tout aussi bien m’écrouler sous les coups de feu d’un fou alors que j’assiste à un concert ou que je me promène dans la rue, que me faire écraser par une voiture qui roule à pleine vitesse en sortant de chez moi ou encore m’effondrer suite à une rupture d’anévrisme. Je n’ai pas fait d’études statistiques sur la question, mais je suis pas certaine qu’il y ait plus de probabilités pour la première proposition que pour les deux autres. Du coup, je pense que je préfère prendre le risque de vivre, comme j’en ai envie, comme je l’ai toujours fait.

J’aimerais vous dire ce que l’on devrait faire, j’aimerais trouver des réponses. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de solutions. En tout cas, pas de solutions simples et rapides. Le monde va mal, l’humanité souffre, le bruit des injustices et de la pauvreté résonne si fort qu’il est devenu impossible de l’ignorer. Forcément, on ne peut pas résoudre les problèmes d’un coup de baguette magique. Pas non plus d’ailleurs avec des solutions provisoires ou superficielles, comme le renforcement toujours plus accru de la sécurité (ce n’est certainement pas une société aux dérives orwelliennes qui sauvera notre monde) ou le retranchement identitaire (« diviser pour mieux régner » dit-on… ce serait idiot de faire triompher cette stratégie machiavélique).

Oh oui j’aimerais vous dire ce que l’on devrait faire, j’aimerais tellement le savoir. J’aimerais vous offrir une petite conclusion pleine de morale et d’espoir, mais je n’ai pas d’inspiration. Pas parce que je suis triste, pessimiste ou que je n’y crois pas, loin de là. C’est juste que je ne trouve pas les mots justes, et je ne voudrais pas que ça sonne faux. Alors je terminerais par un unique mot. Un mot simple mais un mot important, un mot puissant. Un mot qui triomphera toujours.

L’AMOUR.

«Dans tous les cas, l’espérance mène plus loin que la crainte ».
– Ernst Jünge

3 thoughts on “Quelques mots sur des maux”

  1. Sarah, je te renvoie ton commentaire. Et je me retrouve tellement dans cet article, cette sensation de s’être habituée à l’horreur du monde, de devenir insensible, de se dire que ce n’est qu’une horreur de plus… Et je suis tellement d’accord avec toi. l’amour. l’amour sera toujours le plus important. C’est pour ça que je m’empresse d’aimer tout, tout le monde, tout le temps. C’est une arme bien plus forte que n’importe quelle autre.
    Merci pour tes mots et ta jolie plume.
    Je resterai à l’affut de tes articles.

    Belle journée
    Flora

    1. Merci beaucoup pour ce retour positif Flora, ça me touche d’autant plus venant d’une personne dotée d’une telle sensibilité et d’un tel talent avec les mots.

      Heureuse de voir que ce que j’ai écrit a également résonné en toi, j’imagine que c’est finalement ce que l’on espère quand on partage avec les autres nos émotions et nos pensées les plus profondes.

      Au plaisir de continuer à te lire et à échanger avec toi.

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